Histoire
SOUNDIATA KEITA
2ème Partie
Soumaoro Kanté, le Roi-Sorcier
Pendant que loin du pays natal le fils de Sogolon faisait ses premières armes, le Manding était tombé sous la domination d'un nouveau maître, Soumaoro Kanté, le roi de Sosso.
Quand l'ambassade envoyée par Dankaran Touman arriva à Sosso, Soumaoro exigea que le Manding se reconnaisse tributaire de Sosso; Balla Fasséké trouva à la cour de Soumaoro les délégués de plusieurs autres royaumes. Avec sa puissante armée de forgerons le roi de Sosso s'était rapidement imposé à tout le monde ; après la défaite du Wagadou et du Diaghan personne n'osa plus s'opposer à lui. Soumaoro descendait de la lignée des forgerons Diarisso, qui ont apprivoisé le feu et appris aux hommes le travail du fer, mais longtemps Sosso était resté un petit village de rien ; le puissant roi du Wagadou était le maître du pays ; petit à petit le royaume de Sosso s'était agrandi aux dépens du Wagadou et maintenant les Kanté dominaient leur ancien maître.
Comme les hommes ont la mémoire courte, du fils de Sogolon on ne parlait qu'avec ironie et mépris : on a vu des rois borgnes, des rois manchots, des rois boiteux, mais des rois perclus des jambes personne n'en avait jamais entendu parler. Pour grand que soit le destin prédit à Mari-Djata, on ne peut donner le trône à un impuissant des jambes; si les génies l'aiment, qu'ils commencent par lui donner l'usage de ses jambes. Tels étaient les propos que Sogolon entendait tous les jours. La reine-mère Sassouma était la source de tous ces propos.
Devenue toute-puissante Sassouma Bérété persécuta Sogolon que feu Naré Maghan lui avait préférée ; elle exila Sogolon et son fils dans une arrière cour du palais ; la mère de Mari Djata habitait maintenant une vieille case qui avait servi de débarras à Sassouma.
La méchante reine-mère laissait la voie libre à tous les curieux qui voulaient voir l'enfant qui, à sept ans, se traînait encore par terre ; presque tous les habitants de Niani défilèrent dans le palais ; la pauvre Sogolon pleurait de se voir ainsi livrée à la risée publique. Devant la foule des curieux, Mari Djata prenait un air féroce. Sogolon ne trouvait un peu de consolation que dans l'amour de sa première fille, Kolonkan; elle avait quatre ans et marchait, elle, elle semblait comprendre toutes les misères ; de sa mère; déjà elle l'aidait aux travaux ménagers; quelquefois quand Sogolon vaquait à ses travaux, c'est elle qui se tenait auprès de sa sœur Djamarou, encore toute petite.
Sogolon Kedjou et ses enfants vivaient des restes de la reine-mère ; elle tenait derrière le village un petit jardin dans la plaine ; c'était là qu'elle passait le plus clair de son temps, à soigner ses oignons, ses gnougous. Un jour elle vint à manquer de condiments et elle alla chez la reine-mère quémander un peu de feuilles de baobab.
– Tiens, fit la méchante Sassouma, j'en ai plein la calebasse, sers-toi, pauvre femme. Moi, mon fils à sept ans savait marcher et c'est lui qui allait me cueillir des feuilles de baobab. Prends donc, pauvre mère puisque ton fils ne vaut pas le mien. Puis, elle ricana, de ce ricanement féroce qui vous traverse la chair et vous pénètre jusqu'aux os. Sogolon Kedjou en était anéantie. Elle n'avait jamais pensé que la haine pût être si forte chez un être humain ; la gorge serrée elle sortit de chez Sassouma. Devant sa case Mari-Djata, assis sur ses jambes impuissantes, mangeait tranquillement dans une calebasse. Ne pouvant plus se contenir Sogolon éclata en sanglots, se saisit d'un morceau de bois et frappa son fils.
– O fils de malheur, marcheras-tu jamais ! Par ta faute je viens d'essuyer le plus grand affront de ma vie ! Qu'ai-je fait, Dieu, pour me punir de la sorte ? Mari-Djata saisit le morceau de bois et dit en regardant sa mère :
– Mère, qu'y a-t-il ?
– Tais-toi, rien ne pourra jamais me laver de cet affront.
– Mais quoi donc ?
– Sassouma vient de m'humilier pour une histoire de feuille de baobab. A ton âge son fils à elle marchait et apportait à sa mère des feuilles de baobab. – Console-toi, mère, Console-toi ! – Non, C'est trop, je ne puis.
– Eh bien, je vais marcher aujourd'hui, dit Mari-Djata. Va dire aux forgerons de mon père de me faire une canne en fer la plus lourde possible. Mère, veux-tu seulement des feuilles de baobab, oubien veux-tu que je t'apporte ici le baobab entier ?
– Ah fils ! je veux pour me laver de cet affront le baobab et ses racines àmes pieds devant ma case.
Balla Fasséké qui était là, courut chez le maître des forges, Farakourou, commander une canne de fer.
Sogolon s'était assise devant sa case; elle pleurait doucement en se tenant la tête entre les deux mains. Mari-Djata revint tout tranquillement à sa calebasse de riz et se remit à manger comme si rien ne s'était passé ; de temps à autre il levait un regard discret sur sa mère qui murmurait tout bas : « Je veux l'arbre entier, devant ma case, l'arbre entier. »Tout -à coup une voix éclata de rire derrière la case : c'était Sassouma la méchante qui racontait la scène de l'humiliation à une de ses servantes et elle riait fort afin que Sogolon l'entende. Sogolon s'enfuit dans la case et cacha son visage sous les couvertures afin de ne pas avoir sous les yeux ce fils impassible, plus préoccupé de manger que de toute autre chose. La tête enfouie dans les couvertures, Sogolon sanglotait, son corps s'agitait nerveusement ; sa fille Sogolon-Diamarou était venue s'asseoir auprès d'elle et disait
– Mère, mère, ne pleure pas, pourquoi pleures-tu ? Mari-Djata avait fini de manger, se traînant sur ses jambes il vint s'asseoir sous le mur de la case, car le soleil devenait brûlant ; à quoi pensait-il ? Lui seul le savait.
Les forges royales se trouvaient hors les murs ; plus d'une centaine de forgerons y travaillaient. C'était de là que sortaient les arcs, les lances, les flèches et les boucliers des guerriers de Niani. Quand Balla Fasséké vint commander une canne de fer, Farakourou lui dit : – Le grand jour est donc arrivé ?
– Oui, aujourd'hui est un jour invraisemblable aux autres, mais aujourd'hui verra ce qu'aucun autre jour n'a vu. Le maître des forges, Farakourou, était le fils du vieux Nounfairi; c'était un devin comme son père. Il y avait dans ses ateliers une énorme barre de fer fabriquée par son père Nounfaïri tout le monde se demandait à quel usage on destinait cette barre. Farakourou appela six de ses apprentis et leur dit de porter la barre chez Sogolon. Quand les forgerons déposèrent l'énorme barre de fer devant la casse, le bruit fut si effrayant que Sogolon, qui était couchée, se leva en sursaut. Alors Balla Fasséké, fils de Gnankouman Doua parla :– Voici le grand jour, Mari Djata. Je te parle, Maghan, fils de Sogolon. Les eaux du Djoliba peuvent effacer la souillure du corps; mais elles ne peuvent laver d'un affront. Lève-toi jeune lion, rugis, et que la brousse sache qu'elle a désormais un maître.
Les apprentis forgerons étaient encore là ; Sogolon était sortie ; tout le monde regardait Mari Djata; il rampa à quatre pattes et s'approcha de la barre de fer. Prenant appui sur ses genoux et sur une main, de l'autre il souleva sans effort la barre de fer et la dressa verticalement ; il n'était plus que sur ses genoux, il tenait la barre de ses deux mains. Un silence de mort avait saisi l'assistance. Sogolon Djata ferma les yeux, il se cramponna, les muscles de ses bras se tendirent d'un coup sec il s'arc-bouta et ses genoux se détachèrent de terre ; Sogolon Kedjou était tout yeux, elle regardait les jambes de son fils, qui tremblaient comme sous une secousse électrique. Djata transpirait et la sueur coulait de son front. Dans un grand effort il se détendit et d'un coup il fut sur ses deux jambes, mais la grande barre de fer était tordue et avait pris la forme d'un arc.
Alors Balla Fasséké cria l'hymne à l'arc qu'il entonna de sa voix puissante:
Prends ton arc, Simbon,
Prends ton arc et allons-y.
Prends ton arc, Sogolon Diata.
Quand Sogolon vit son fils debout, elle resta un instant muette et soudain elle chanta ces paroles de remerciement à Dieu qui avait donné à son fils l'usage de ses pieds.
O, jour, quel beau jour.
O jour, jour de joie
Allah Tout Puissant
Tu n'en fis jamais de plus beau.
Mon fils va donc marcher.
Debout, dans l'attitude d'un soldat qui se tient au repos, Mari Djata appuyé sur son énorme canne transpirait à grosses gouttes, la chanson de Balla Fasséké avait alerté tout le palais ; les gens accouraient de partout pour voir ce qui s'était passé et chacun restait interdit devant le fils de Sogolon ; la reine-mère était accourue, quand elle vit Mari-Djata debout, elle trembla de tout son corps. Quand il eut bien soufflé, le fils de Sogolon laissa tomber sa canne, la foule s'écarta : ses premiers pas furent des pas de géant, Balla Fasséké lui emboîta le pas, montrant Djata du doigt, il criait :
Place, place, faites de la place,
Le lion a marché.
Antilopes, cachez-vous.
Écartez-vous de son chemin.
Derrière Niani il y avait un jeune baobab; C'est là que les enfants de la ville venaient cueillir des feuilles pour leur mère. D'un tour de bras, le fils de Sogolon arracha l'arbre et le mit sur ses épaules et s'en retourna auprès de sa mère. Il jeta l'arbre devant la case et dit :
– Mère, voici des feuilles de baobab pour toi. Désormais c'est devant ta case que les femmes de Niani viendront s'approvisionner.
Sogolon Djata a marché. De ce jour la reine mère ne fut plus tranquille. Mais que peut-on contre le destin ? Rien. L'homme, sous le coup de certaines illusions, croit pouvoir modifier la voie que Dieu a tracée, mais tout ce qu'il fait entre dans un ordre supérieur qu'il ne comprend guère. C'est pourquoi les efforts de Sassouma furent vains contre le fils de Sogolon ; tout ce qu'elle fit était dans le destin de l'enfant. Hier, méprisé et objet de la risée publique, le fils de Sogolon était maintenant aussi aimé qu'il avait été méprisé. La foulé aime et craint la force ; tout Niani ne parlait que de Djata, toutes les mères poussaient leurs fils à devenir les compagnons de chasse de Djata, à partager ses jeux comme si elles voulaient faire profiter leur progéniture de la gloire naissante du fils de la femme-buffle. Les paroles de Doua le jour du baptême revinrent à la mémoire des hommes ; on entourait maintenant Sogolon de beaucoup de respect et dans les conversations on aimait opposer la modestie de Sogolon à l'orgueil et à la méchanceté de Sassouma Bèrèté c'était parce que la première avait été une femme et une mère exemplaires que Dieu avait rendu la force aux jambes de son fils car disait-on, plus une femme aime son mari, plus elle le respecte, plus elle souffre pour son enfant plus celui-ci sera valeureux un jour. Chacun est le fils de sa mère : l'enfant né vaut que ce que vaut sa mère. Il n'était point étonnant que le roi Dankaran Touman fut si terne, sa mère jamais n'avait manifesté le moindre respect à son mari, elle n'avait jamais, devant le feu roi, l'humilité que doit avoir toute femme devant son mari : on rappelait ses scènes de jalousie, les propos méchants qu'elle faisait circuler sur le compte de sa co-épouse et de son enfant. Et les gens concluaient gravement : « Personne ne connaît le mystère de Dieu, le serpent n'a pas de pattes, mais il est aussi rapide que n'importe quel autre animal qui a quatre pattes. »
La popularité de Sogolon Diata grandissait de jour en jour ; il était entouré d'une bande d'enfants du même âge que lui : c'était Fran Kamara, le fils du roi de Tabon, c'était Kamandjan, fils du roi de Sibi et d'autres princes encore, que leurs pères avaient envoyés à la cour de Niani
Déjà Manding Bory, le fils de Namandjé se mêlait à leurs jeux. Balla Fasséké suivait tout le temps Sogolon Djata, il avait vingt ans passés, lui. C' était lui qui donnait à l'enfant l'éducation et l'instruction selon les principes du Manding ; il ne manquait aucune occasion d'instruire son élève à la chasse ou en ville. Plusieurs jeunes garçons de Niani venaient se joindre aux jeux du royal enfant.
Celui-ci aimait surtout la chasse; Farakourou le maître des forges, avait fait pour Diata un bel arc ; Mari-Djata se révéla un bon tireur à l'arc. Avec sa bande il faisait de fréquentes sorties et le soir tout Niani était sur la place pour assister à l'entrée des jeunes chasseurs ; la foule chantait l'hymne à l'arc créé par Balla Fasséké et c'est tout jeune que Sogolon Djata reçut le titre de Sïmbon, ou maître chasseur, qu'on n'accorde qu'aux grands chasseurs qui ont fait leurs preuves.
Tous les soirs devant sa case, Sogolon Kedjou réunissait Djata et ses compagnons ; elle leur racontait les histoires des bêtes de la brousse, les frères muets des hommes ; le fils de Sogolon apprit à faire la distinction entre les animaux il sut pourquoi le buffle est le double de sa mère il sut aussi pourquoi le lion était le protecteur de la famille de son père. Il écoutait aussi l'histoire des rois que lui racontait Balla Fasséké ; il écoutait avec ravissement l'histoire de Djoulou Kara Nain, le grand roi de l'or et de l'argent, celui dont le soleil a brillé sur toute une moitié du monde. Sogolon initia son fils à certains secrets, elle lui révéla le nom des plantes médicinales que tout grand chasseur doit connaître. Ainsi, entre sa mère et son griot, l'enfant sut tout ce qu'il fallait savoir.
Le fils de Sogolon avait maintenant dix ans. Sogolon-Djata, sous la langue rapide des maninka, est devenu Soundjata ou Sondjata. C'était un jeune garçon plein de vigueur ; ses bras avaient la force de dix bras, ses biceps faisaient peur à ses compagnons. Il avait déjà le parler autoritaire de ceux qui doivent commander; Manding Bory, son frère, devint son meilleur ami ; dès qu'on voyait Djata, aussitôt Manding Bory se faisait voir; ils étaient comme l'homme et son ombre. Fran Kamara et Kamandjou étaient les meilleurs amis des jeunes princes; Balla Fasséké les suivait comme un ange gardien.
Mais la popularité de Soundjata fut telle que la reine mère s'inquiéta pour le trône de son fils ; Dankaran Touman était ce qu'il y a de plus effacé; à dix huit ans il était encore sous l'influence de sa mère et de quelques vieux intrigants. Sous son nom c'était Sassouma Bérété qui régnait. La reine-mère voulut mettre fin à cette popularité en tuant Soundjata et c'est ainsi qu'une nuit elle reçut chez elle les neuf grandes sorcières du Manding. C'étaient de vieilles femmes ; la plus âgée, la plus dangereuse aussi, s'appelait Soumosso Konkomba ; quand les neuf mégères se furent assises en demi-cercle autour de son lit la reine-mère dit :
– Vous qui régnez dans la nuit, vous puissances nocturnes, vous qui détenez le secret de la vie, vous qui pouvez mettre fin à une vie, pouvez-vous m'aider ?
– La nuit est puissante, dit Soumosso Konkomba, ô reine, dites-nous ce qu'il faut faire, sur qui faut il diriger la lame fatale ?
– Je veux supprimer Soundjata, dit Sassouma. Son destin s'oppose à celui de mon fils ; il faut le tuer quand il en est temps encore ; si vous réussissez je vous promets les plus belles récompenses ; avant tout je donne à chacune une vache et son veau et dès demain allez aux greniers royaux de ma part et chacune de vous recevra cent mesures de riz et cent mesures de foin.
– Mère du roi, reprit Soumosso Konkomba, la vie ne tient qu'à un fil très mince ; mais tout est lié ici-bas. La vie a une cause, la mort aussi. L'une sort de l'autre , votre haine a une cause, votre action doit avoir une cause. Mère du roi tout se tient, notre action n'aura d'effet que si nous sommes en cause, mais Mari-Djata ne nous a rien fait de mal ; il nous est donc difficile de l'atteindre.
– Mais vous êtes en cause; répliqua la reine-mère, car le fils de Sogolon sera un fléau pour nous tous.
– Le serpent mord rarement le pied qui ne marche pas, dit une des sorcières.
– Oui, mais il y a des serpents qui s'en prennent à tout le monde. Laissez grandir Soundjata et nous nous en repentirons tous. Allez demain dans le potager de Sogolon et faites mine de cueillir quelques feuilles de gnougou, Mari-Djata y monte la garde ; vous verrez combien ce garçon est méchant, il n'aura nul égard à votre âge, il vous rossera.
– L'idée est ingénieuse, fit l'une des mégères.
– Mais la cause de notre mécontentement sera nous-mêmes, nous aurons touché quelque chose qui ne nous appartient pas.
– Nous récidiverons, fit une autre, et s'il nous battait à nouveau nous pourrions lui reprocher d'être méchant, d'être sans coeur. Là nous serions en cause, je crois.
– L'idée est ingénieuse, dit Soumosso Konkomba. Nous irons demain dans le potager de Sogolon.
–Voilà qui est bien trouvé, conclut la reine-mère en riant de joie. Allez demain dans le potager, vous verrez que le fils de Sogolon est méchant.
– Auparavant présentez-vous aux greniers royaux où vous toucherez ce que je vous ai promis en grains ; les vaches et leurs veaux sont déjà à vous.
Les vieilles mégères s'inclinèrent. Elles disparurent dans la nuit noire. La reine-mère était maintenant seule, elle savourait d'avance sa victoire. Mais sa fille Nana Triban se réveilla.
– Mère, avec qui causais -tu ? J'ai cru entendre des voix.
– Dors ma fille, ce n'est rien. Dors, tu n'as rien entendu.
Le matin, selon son habitude, Soundjata réunit ses compagnons devant la case de sa mère et dit :
– Quel animal allons-nous chasser aujourd'hui ?
– Je voudrais bien qu'on s'attaquât aux éléphants maintenant, fit Kamandjan.
– Oui, je suis de cet avis, fit Fran Kamara, cela nous permettra d'aller loin dans la brousse.
Et la jeune troupe partit après que Sogolon eut rempli les sassa de provisions de bouche.
Soundjata et ses compagnons rentrèrent tard au village, mais auparavant Djata voulut, selon son habitude, jeter un coup d'oeil sur le potager de sa mère. C'était le crépuscule ; il y trouva les neuf sorcières qui maraudaient des feuilles de gnougou, elles firent mine de s'enfuir comme des voleurs qu'on surprend.
– Arrêtez, arrêtez, pauvres vieilles, dit Djata. Qu'avez vous à fuir ainsi ? Ce jardin appartient à tous.
Aussitôt ses compagnons et lui remplirent les calebasses des vieilles mégères de feuilles, d'aubergines et d'oignons.
– Chaque fois que vous manquerez de condiments, venez sans crainte vous ravitailler ici.
– Tu nous désarmes, dit une des neuf mégères.
– Et tu nous confonds par ta bonté, ajouta une autre.
Ecoute, Djata, dit Soumosso Konkomba. Nous étions venues pour t'éprouver. Nous n'avons nul besoin de condiments, mais ta générosité nous désarme. Nous étions envoyées par la reine-mère pour te provoquer et attirer sur toi les colères des; puissances nocturnes. Mais on ne peut rien contre un coeur plein de bonté. Et dire que nous avons; déjà touché cent mesures de riz et cent mesures de mil; en plus la reine promet à chacune de nous une vache et son veau. Pardonne-nous, fils de Sogolon.
– Je ne vous en veux pas, dit Djata. Tenez, je rentre de la chasse avec mes compagnons : nous avons tué dix éléphants; eh bien je donne à chacune de vous un éléphant et voilà de la viande pour vous.
– Merci, fils de Sogolon.
– Merci, enfant de la justice.
–Nous veillerons désormais sur toi, conclut Soumosso Konkomba.
Et les neuf sorcières disparurent dans la nuit.
– Soundjata et ses compagnons reprirent la route de Niani et rentrèrent quand il faisait déjà nuit.
– Tu as eu bien peur, dit Sogolon Kolonkan, la jeune soeur de Djata ; elles t'ont fait peur les neuf sorcières;, hein !
– Comment le sais-tu ? fit Soundjata étonné.
– Je les ai vues la nuit machinant leur pro jet, mais je savais qu'il n'y avait pas de danger pour toi.
Kolonkan était très versée dans l'art de la sorcellerie et elle veillait sur son frère sans que celui-ci s'en doutât.
L'Exil
Mais Sogolon était une mère prudente. Elle savait tout ce que pouvait faire Sassouma pour nuire à sa famille; un soir, après que les enfants eurent mangé, elle les réunit et dit à Soundjata "
— « Partons d'ici, mon fils; Manding Bory et Diamarou sont vulnérables; ils ne sont pas dans les secrets de la nuit; ils ne sont pas sorciers. Désespérant de t'atteindre, Sassouma dirigera ses coups sur ton frère ou sur ta soeur. Partons d'ici, tu reviendras plus tard, quand tu seras grand, pour régner, car c'est au Manding que ton destin doit s'accomplir. » C'était le parti de la sagesse : Manding Bory, le fils de la troisième femme de Nare Maghan, Namandjé, n'avait aucun don de sorcellerie. Soundjata l'aimait beaucoup ; depuis la mort de Namandjé l'enfant avait été recueilli par Sogolon.
Soundjata avait trouvé en son demi frère un grand ami. On ne choisit pas ses parents, mais on peut choisir ses amis. Manding Bory et Soundjata étaient de véritables amis et c'est pour sauver son frère que Djata accepta l'exil.
Balla Fasséké, le griot de Djata, prépara minutieusement le départ. Mais Sassouma Bérété surveillait Sogolon et sa famille. Un matin, le roi Dankaran Touman réunit le conseil. Il annonça son intention d'envoyer une ambassade au puissant roi de Sosso, Soumaoro Kanté; pour une mission aussi délicate il avait pensé à Balla Fasséké, le fils de Doua, griot de son père. Le conseil approuva la décision du roi, l'ambassade fut constituée et Balla Fasséké en fut le chef.
C'était une manière très habile d'enlever à Soundjata le griot que son père lui avait donné. Djata était à la chasse et quand il revint le soir, Sogolon Kedjou lui apprit la nouvelle. L'ambassade était partie le matin même. Soundjata entra dans une colère épouvantable.
— Quoi ! m'enlever le griot que mon père m'a donné ! Non, il me rendra mon griot.
— Arrête, dit Sogolon, laisse faire. C'est Sassouma qui agit ainsi, mais elle ne sait pas qu'elle obéit à un ordre supérieur.
— Viens avec moi, dit Soundjata à son frère Manding Bory. Et les deux princes sortirent. Djata bouscula les gardes de la maison de Dankaran Touman, il était tellement en colère qu'il ne put articuler un mot. C'est Manding Bory qui parla :
— Frère Dankaran Touman, tu nous as enlevé notre part d'héritage. Chaque prince a eu son griot. Tu as enlevé Balla Fasséké, il n'était pas à toi ; mais où qu'il soit, Balla sera toujours le griot de Djata. Et puisque tu ne veux plus nous sentir auprès de toi, nous quitterons le Manding et nous irons loin d'ici.
— Mais je reviendrai, ajouta avec force le fils de Sogolon. Je reviendrai, tu m'entends ?
— Tu sais que tu pars, répondit le roi, mais tu ne sais si tu reviendras.
— Je reviendrai, tu m'entends, reprit Djata. Le ton était catégorique. Un frisson parcourut tout le corps du roi, Dankaran Touman tremblait de tous ses membres ; les deux princes sortirent; la reine-mère alertée accourut, elle trouva son fils effondré.
— Mère, il part, mais il dit qu'il reviendra. Mais pourquoi part-il ; je veux lui rendre son griot, moi ; pourquoi part-il ?
— Oui, il restera puisque tu le veux. Mais alors cède-lui le trône, toi qui trembles devant les menaces d'un enfant de dix ans. Cède-lui ta place puisque tu ne peux pas régner. Moi je vais retourner au village de mes parents, je ne pourrai pas vivre sous la tyrannie du fils de Sogolon. J'irai finir mes jours auprès de mes parents et je dirai que j'ai eu un fils qui a peur de régner.
Sassouma se lamenta si bien que Dankaran Touman se découvrit soudain une âme de fer; maintenant il voulait la mort de ses frères; eh bien qu'ils partent ! tant pis, et qu'il ne les rencontre plus sur son chemin ! Il régnera. Seul. Car le pouvoir ne souffre pas de partage.
Ainsi Sogolon et ses enfants ont connu l'exil. Pauvres de nous ! Nous croyons nuire à notre prochain alors que nous travaillons dans le sens même du destin. Notre action n'est pas nous, car elle nous est commandée. Sassouma Bérété s'est cru victorieuse, car Sogolon et ses enfants ont fui le Manding ! Leurs pieds ont labouré la poussière des chemins. Ils ont subi les injures que connaissent ceux qui partent de leur patrie ; des portes se sont fermées devant eux ; des rois les ont chassés de leur cour.
Mais tout cela était dans le grand destin de Diata. Sept années sont passées, sept hivernages se sont succédé et l'oubli est entré dans l'esprit des hommes, mais le temps, d'un pas égal, a marché : les lunes ont succédé aux lunes dans le même ciel ; les fleuves dans leur lit ont continué leur course interminable.
Sept années sont passées et Soundjata a grandi. Son corps est devenu vigoureux, les malheurs ont donné la sagesse à son esprit. Il est devenu un homme ; Sogolon a senti le poids de l'âge et de la bosse s'accentuer sur ses épaules tandis que Diata, tel un jeune arbre, s'élançait vers le ciel.
Partis de Niani, Sogolon et ses enfants s'étaient arrêtés à Diedeba chez le roi Mansa Konkon le grand sorcier; Djedeba était une ville sur le Djoliba à deux jours de Niani le roi les reçut avec un peu de méfiance. Mais partout l'étranger a droit à l'hospitalité, Sogolon et ses enfants furent logés dans l'enceinte même du roi et pendant deux mois Soundjata et Manding Bory se mêlèrent aux jeux des enfants du roi ; une nuit que les enfants jouaient aux osselets devant le palais, au clair de lune, la fille du roi, qui n'avait que douze ans, dit à Manding Bory
— Tu sais que mon père est un grand sorcier.
— Ah oui ? fit l'innocent Manding Bory.
— Oui, comment, tu ne le savais pas? Eh bien sa puissance réside dans le jeu de wori
— Tu sais jouer au wori.
— Mon frère lui, est un grand sorcier.
— Sans doute, il n'égale pas mon Père.
— Mais comment ? Ton père joue-t-il au wori. A ce moment Sogolon appela ses enfants car la lune venait de se coucher.
— Maman nous appelle, dit Soundjata qui se tenait à l'écart, viens Manding Bory. Si je ne me trompe, tu aimes la fille de Mansa Konkon
— Oui frère, mais sache que pour conduire une vache à l'étable il suffit de prendre le veau.
— Certes, la vache suivra le ravisseur. Mais de la prudence, si la vache est furieuse, tant pis pour le ravisseur.
Les deux frères rentrèrent en se renvoyant les proverbes. La sagesse des hommes est contenue dans les proverbes et quand les enfants manient les proverbes, c'est signe qu'ils ont profité du voisinage des adultes.
Ce matin-là Soundjata et Manding Bory ne sortirent pas de l'enceinte royale ; ils jouèrent avec les enfants du roi sous l'arbre de la réunion.
Au début de l'après-midi Mansa Konkon fit mander le fils de Sogolon dans son palais.
Le roi habitait dans un véritable labyrinthe; après plusieurs détours à travers les couloirs obscurs, un serviteur laissa Djata dans une salle faiblement éclairée. Il regarda autour de lui, mais il n'avait pas peur. La peur entre dans le cœur de celui qui ignore son destin. Soundjata savait qu'il marchait vers un grand destin, il ne savait pas ce que c'était que la peur. Quand ses yeux se furent habitués à la demi-obscurité, Soundjata vit le roi assis à contre-jour sur une grande peau de boeuf, il vit accrochées aux murs de magnifiques armes et il s'exclama :
— Quelles belles armes tu as, Mansa Konkon !
Et saisissant un sabre, il se mit à escrimer tout seul contre un ennemi imaginaire. Le roi, étonné, regardait l'enfant extraordinaire.
— Tu m'as fait mander, fit celui-ci, je suis là. Il raccrocha le sabre.
— Assieds-toi, dit le roi. Chez moi j'ai l'habitude d'inviter à jouer mes hôtes, nous allons donc jouer, nous allons jouer au wori. Mais j'ai des conditions peu communes : si je gagne — et je gagnerai — je te tue.
— Et si c'est moi qui gagne? fit Djata sans se désemparer.
— Dans ce cas je te donnerai tout ce que tu me demanderas. Mais sache que je gagne toujours.
— Si je gagne je ne te demande que ce sabre fit Djata en montrant l'arme qu'il avait maniée
— D'accord, fit le roi. Tu es sûr de toi hein !
Il tira le bois où étaient creusés les trous du wori, il mit quatre cailloux dans chacun des trous.
Je commence, fit le roi, et prenant les quatre cailloux d'un trou il les distribua en scandant ces mots :
« I don don, don don Kokodji.
Wori est l'invention d'un chasseur.
I don don, don don Kokodji.
Je suis imbattable à ce jeu.
Je m'appelle « roi-exterminateur ».
Et Soundjata prenant les cailloux d'un trou enchaîna :
I don don, don don Kokodji.
Autrefois l'hôte était sacré.
I don don, don don Kokodji.
Mais l'or est d'hier.
Moi je suis d'avant-hier.
Quelqu'un m'a trahi, rugit le roi Mansa Konkon, quelqu'un m'a trahi.
— Non roi, n'accuse personne, dit l'enfant.
— Alors ?
— Voici bientôt trois lunes que je vis chez toi, jamais tu ne m'avais proposé de jouer au wori. Dieu est la langue de l'hôte. Mes paroles ne traduisent que la vérité car je suis ton hôte.
La vérité c'est que la reine-mère de Niani avait envoyé de l'or à Mansa Konkon pour qu'il supprime Soundjata : « l'or est d'hier » et Soundjata était antérieur à l'or, à la cour du roi. La vérité, c'est que la fille du roi avait révélé le secret à Manding Bory.
Le roi, confus, dit:
— Tu as gagné, mais tu n'auras pas ce que tu as demandé et je te chasse de ma ville.
— Merci pour l'hospitalité de deux mois, mais je reviendrai, Mansa Konkon.
De nouveau Sogolon et ses enfants prirent la route de l'exil. Ils s'éloignèrent du fleuve et se dirigèrent vers l'ouest, ils allaient demander l'hospitalité au roi de Tabon dans le pays qu'on appelle aujourd'hui Fouta Djallon ; cette région était alors habitée par les Kamara forgerons et les Djallonkés. Tabon était une ville imprenable, retranchée derrière les montagnes, le roi était depuis longtemps allié de la cour de Niani ; son fils Fran Kamara avait été un des compagnons de, Soundjata. Après le départ de Sogolon, les princes-compagnons de Djata avaient été renvoyés dans leur famille respective.
Mais le roi de Tabon était déjà vieux et il ne voulait pas se brouiller avec celui qui régnait à Niani. Il accueillit Sogolon avec bonté et lui conseilla d'aller le plus loin possible; il lui proposa la cour de Wagadou dont il connaissait le roi. Justement une caravane de marchands partait pour Wagadou 2; le vieux roi recommanda Sogolon et ses enfants aux marchands, il retarda même le départ de quelques jours pour permettre à la mère de se remettre un peu de ses fatigues.
C'est avec joie que Soundjata et Manding Bory avaient retrouvé Fran Kamara. Celui-ci, non sans orgueil, leur fit visiter les forteresses de Tabon ; il leur fit admirer la gigantesque porte de fer, les arsenaux du roi. Fran Kamara était très heureux de recevoir Soundjata chez lui ; il fut très peiné lorsqu'arriva le jour fatal, le jour du départ; la veille il avait offert une partie de chasse aux princes du Manding et les jeunes avaient parlé dans la brousse comme des hommes.
— Quand je reviendrai au Manding, avait dit Soundjata, je passerai te prendre à Tabon, nous irons ensemble à Niani.
— D'ici là nous aurons grandi, avait ajouté Manding Bory.
— J'aurai à moi toute l'armée de Tabon, avait dit Fran Kamara. Les forgerons et les Djallonkés sont d'excellents guerriers, déjà j'assiste au rassemblement des hommes en armes que mon père organise une fois l'an.
— Je te ferai grand général, nous parcourrons beaucoup de pays, nous serons les plus forts. Les rois trembleront devant nous comme la femme tremble devant l'homme. Ainsi avait parlé le fils de Sogolon.
Les exilés reprirent les chemins, Tabon était très loin de Wagadou ; les marchands furent bons avec Sogolon et ses enfants ; le roi avait fourni les montures. La caravane se dirigeait vers le nord, laissant le pays de Kita à droite.
En route les marchands racontèrent aux princes beaucoup d'événements du passé; Mari-Djata fut particulièrement intéressé par les récits se rapportant au grand roi du jour, Soumaoro Kanté. C'était chez lui, à Sosso, que Balla Fasséké était parti en ambassade. Djata apprit que Soumaoro était le roi le plus puissant et le plus riche, même le roi de Wagadou lui payait tribut; il était aussi d'une très grande cruauté.
Le pays de Wagadou est un pays sec où l'eau manque; autrefois les Cissé de Wagadou étaient les princes les plus puissants; ils descendaient de Djoulou Kara Naïni, le roi de l'or et de l'argent ; mais depuis que les Cissé avaient rompu le pacte ancestral 3 leur pouvoir n'avait cessé de décroître.
A l'époque de Soundjata les descendants de Djoulou Kara Naïni payaient tribut au roi de Sosso ! Après plusieurs jours de marche la caravane arriva devant Wagadou ; les marchands montrèrent à Sogolon et à ses enfants la grande forêt de Wagadou où habitait le grand serpent Bida; la ville était entourée d'énormes murailles assez mal entretenues; les voyageurs remarquèrent qu'il y avait beaucoup de commerçants blancs à Wagadou, on voyait autour de la ville beaucoup de campements ; les chameaux, en laisse, erraient partout alentour.
Wagadou était le pays des Sarakhoulé, les gens ici ne parlaient pas la langue du Manding, cependant il y avait beaucoup de personnes qui la comprenaient car les Sarakhoulé voyagent beaucoup, ce sont de grands commerçants ; leurs caravanes d'ânes lourdement chargés venaient en chaque saison sèche jusqu'à Niani; ils s'établissaient derrière la ville et les habitants sortaient faire des échanges.
Les marchands se dirigèrent vers la porte monumentale de la ville ; le chef de la caravane parla aux gardes, et l'un d'eux fit signe de le suivre à Soundjata et à sa famille, qui entrèrent dans la ville des Cissé. Les maisons en terrasses n'avaient pas de toit de paille, cela changeait complètement avec les villes du Manding ; il y avait aussi beaucoup de mosquées dans cette ville, cela n'avait rien d'étonnant pour Soundjata car il savait que les Cissé étaient aussi de grands marabouts ; à Niani il n'y avait qu'une mosquée.
Les voyageurs remarquèrent que les vestibules étaient incorporés aux maisons ; au Manding, le vestibule ou « bolon » était une construction indépendante. Comme c'était le soir tout le monde se dirigeait vers les mosquées ; les voyageurs ne comprenaient rien aux propos que les passants échangeaient en les voyant se diriger vers le Palais. Le palais du roi de Wagadou était une construction imposante ; les murs étaient très hauts l'on eut dit que c'était une habitation pour des génies et non pour des hommes. Sogolon et ses enfants furent reçus par le frère du roi, qui comprenait le Maninka. Le roi était à la prière, son frère installa les voyageurs dans une immense pièce; on leur porta de l'eau pour qu'ils se désaltérassent. Après la prière le roi rentra dans son palais et reçut les étrangers. Son frère servit d'interprète.
— Le roi salue les étrangers.
— Nous saluons le roi de Wagadou, fit Sogolon.
— Les étrangers sont entrés en paix à Wagadou, que la paix reste sur eux dans notre ville.
Amen.
Le roi donne la parole aux étrangers.
— Nous sommes du Manding, commença Sogolon, le père de mes enfants était le roi Mare Maghan qui, il y a quelques années, avait envoyé une ambassade d'amitié à Wagadou. Mon mari est mort, mais le conseil n'a pas respecté ses voeux et mon fils aîné (elle montra Soundjata) fut écarté du trône. On lui a préféré le fils de ma co-épouse. J'ai connu l'exil, la haine de ma co-épouse m'a chassé de toutes les villes ; avec mes enfants j'ai marché sur tous les chemins. Je viens aujourd'hui demander asile aux Cissé de Wagadou.
Il y eut quelques instants de silence; pendant le discours de Sogolon, le roi et son frère n'avaient pas quitté Soundjata des yeux un seul instant. Tout autre enfant de onze ans eut été troublé par des yeux d'adultes, mais Soundjata, lui, garda son calme, il regardait tranquillement les riches décorations de la salle de réception du roi : les riches tapis, les beaux cimeterres accrochés aux murs et les riches vêtements des courtisans. Au grand étonnement de Sogolon et de ses enfants le roi parla aussi dans la langue même du Manding.
— Jamais un étranger n'a pris notre hospitalité en défaut ; ma cour est votre cour, mon palais est le vôtre. Vous êtes chez vous ; de Niani à Wagadou, considérez que vous n'avez fait que changer de chambre. L'amitié qui unit le Manding et le Wagadou remonte à une époque très éloignée, les anciens et les griots le savent, ceux du Manding sont nos cousins. Et s'adressant à Soundjata le roi dit d'un ton familier :
— Approche, cousin, comment t'appelles-tu ?
— Je m'appelle Mari-Djata, je m'appelle aussi Maghan, mais plus communément on m'appelle Sogolon-Djata. Mon frère, lui, s'appelle Manding-Boukari, la plus jeune de mes sœurs s'appelle Djamarou, l'autre Sogolon-Kolonkan.
— En voilà un qui fera un grand roi, il n'oublie personne. Voyant que Sogolon était très fatiguée, le roi dit :
— Frère, occupe-toi de nos hôtes ; que Sogolon et ses enfants soient royalement traités ; que dès demain les princes du Manding prennent place parmi nos enfants.
Sogolon se remit assez rapidement de ses fatigues. Elle fut traitée comme une reine à la cour du roi Soumala Cissé. On habilla les enfants à la mode de ceux de Wagadou ; Soundjata et Manding Bory eurent de magnifiques blouses longues brodées ; on les entourait de tant de soins que Manding Bory en était gêné, mais Soundjata trouvait tout naturel qu'on le traitât ainsi. La modestie est le partage de l'homme moyen ; les hommes supérieurs ne connaissent pas l'humilité ; Soundjata devint même exigeant, et plus il était exigeant, plus les serviteurs tremblaient devant lui. Il fut très apprécié par le roi, qui dit un jour à son frère :
—Si un jour il a un royaume, tout lui obéira car il sait commander.
Cependant Sogolon ne trouva pas une paix plus durable à la cour de Wagadou qu'à la cour de Djedeba ou de Tabon ; elle tomba malade au bout d'un an. Le roi Soumala Cissé décida d'envoyer Sogolon et les siens à Mema à la cour de son cousin Tounkara. Mema était la capitale d'un grand royaume sur le Djoliba, après le pays de Do ; le roi rassura Sogolon sur l'accueil qu'on lui ferait. Sans doute l'air qui souffle du fleuve pourrait redonner la santé à Sogolon.
Les enfants eurent de la peine à quitter Wagadou, ils s'étaient fait beaucoup, d'amis mais le destin était ailleurs, il fallait partir. Le roi Soumala Cissé confia les voyageurs à des commerçants qui allaient à Mema. C'était une grande caravane ; le voyage se fit à dos de chameaux; depuis longtemps les enfants s'étaient familiarisés avec ces animaux inconnus au Manding. Le roi avait présenté Sogolon et ses enfants comme des membres de sa famille, aussi furent-ils traités avec beaucoup d'égards par les marchands. Toujours avide de connaître, Soundjata posa beaucoup de questions aux caravaniers. C'étaient des gens très instruits ; ils racontèrent beaucoup de choses à Soundjata ; on lui parla des pays au-delà de Wagadou, le pays des Arabes, le Hedjaz, berceau de l'Islam et berceau des ancêtres de Djata, car Bilali Bounama le fidèle serviteur du prophète, venait du Hedjaz ; il apprit beaucoup de choses sur Djoulou Kara Naïni ; mais c'est avec terreur que les marchands parlaient de Soumaoro, le roi sorcier, le pillard qui enlevait tout aux marchands quand il était de mauvaise humeur. Un courrier parti plus tôt de Wagadou avait annoncé l'arrivée de Sogolon à Mema; une grande escorte fut envoyée au devant des voyageurs. Devant Mema il y eut une véritable réception ; les archers et les lanciers formaient une double haie ; les marchands n'eurent que plus de considérations pour leurs compagnons de voyage. Chose étonnante, le roi était absent : c'était sa sœur qui avait organisé cette grande réception : tout Moma était à la porte de la ville ; on eut dit que c'était, le retour du roi ; ici beaucoup de personnes parlaient malinké et Sogolon et ses enfants purent comprendre l'étonnement des gens qui se disaient :
— Mais d'où viennent-ils ? Qui sont-ils ? La sœur du roi reçut Sogolon et ses enfants dans le Palais. Elle parlait très bien le maninkakan. Elle parla à Sogolon comme si elle la connaissait depuis longtemps ; elle logea Sogolon dans une aile du palais. Comme à son habitude Soundjata s'imposa très vite aux jeunes princes de Mema; en quelques jours il connut tous les coins et recoins de l'enceinte royale.
L'air de Mema, du fleuve, fit beaucoup de bien à la santé de Sogolon; elle fut encore plus touchée par l'amitié de la sœur du roi. Celle-ci s'appelait Massiran. Massiran, la soeur du roi, confia à Sogolon que le roi n'avait pas d'enfants ; les nouveaux compagnons de Soundjata étaient les fils des vassaux de Mema; le roi était allé en campagne contre les montagnards qui se trouvent de l'autre côté du fleuve ; il en était ainsi tous les ans car dès qu'on laissait la paix à ces tribus, elles descendaient des montagnes pour piller le pays. Soundjata et Manding Bory retrouvèrent leur plaisir favori, la chasse : ils y allaient avec les jeunes vassaux de Mema. A l'approche de l'hivernage on annonça le retour du roi ; la ville de Mema fit un accueil triomphal à son roi : Moussa Tounkara, richement vêtu, montait un superbe cheval, sa cavalerie redoutable formait une escorte imposante ; les fantassins marchaient en rangs, portant sur la tête les prises faites sur l'ennemi ; les tambours de guerre roulaient, tandis que les captifs, tête basse et les mains liées au dos, avançaient tristement sous les ricanements de la foule. Quand le roi fut en son palais, sa soeur Massiran présenta Sogolon et ses enfants et lui remit la lettre du roi de Wagadou ; Moussa Tounkara fut très affable ; il dit à Sogolon :
— Soumala mon cousin, vous recommande, cela suffit, vous êtes chez vous. Vous resterez ici aussi longtemps que vous le voudrez. C'est à la cour de Mema que Soundjata et Manding Bory firent leurs premières armes; Moussa Tounkara était un grand guerrier, aussi admirait-il la force. Quand Soundjata eut quinze ans le roi l'emmena avec lui en campagne. Soundjata étonna toute l'armée par sa force et sa fougue à la charge ; au cours d'une escarmouche contre les montagnards, il se rua avec tant d'impétuosité sur l'ennemi que le roi prit peur pour lui, mais Mansa Tounkara admirait trop la bravoure pour arrêter le fils de Sogolon. Il le suivait de près pour le protéger et il voyait avec ravissement l'adolescent semer la panique parmi l'ennemi ; il avait une présence d'esprit remarquable, frappait à droite, à gauche, et s'ouvrait une route glorieuse. Quand l'ennemi se fut enfui, les vieux sofas 4 dirent : « En voilà un qui fera un bon roi. » Moussa Tounkara prit le fils de Sogolon dans ses bras et dit
— « C'est le destin qui t'envoie à Mema, je ferai de toi un grand guerrier. »
Depuis ce jour Soundjata ne quitta plus le roi ; il éclipsa tous les jeunes princes ; il était aimé de toute l'armée ; on ne parlait que de lui dans le camp. On fut encore bien plus surpris par la clarté de son esprit ; au camp, il avait réponse à tout ; les situations les plus embarrassantes trouvaient une solution devant l'adolescent. Bientôt ce fut dans Mema que l'on commença à parler du fils de Sogolon : n'était-ce pas la Providence qui envoyait cet enfant en ce moment où Mema n'avait pas d'héritier? On affirmait déjà que Soundjata étendrait son empire depuis Mema jusqu'au Manding; il était de toutes les campagnes ; les incursions de l'ennemi devinrent de plus en plus rares et la réputation du fils de Sogolon s'étendit au-delà du fleuve. Au bout de trois ans, le roi nomma Soundjata Kan-Koro-Sigui, c'est-à-dire vice-roi ; en l'absence du roi c'était lui qui commandait. Djata avait maintenant dix-huit hivernages. C'était alors un grand jeune homme au gros cou, à la poitrine puissante ; personne ne pouvait tendre son arc. Tout le monde s'inclinait devant lui, on l'aimait ; ceux qui ne l'aimaient pas le craignaient ; sa voix devint autoritaire. Le choix du roi fut approuvé par l'armée et le peuple ; le peuple aime tout ce qui lui en impose. Les devins de Mema révélèrent la destinée extraordinaire de Djata. On dit qu'il était le successeur de Djoulou Kara Naïni et qu'il serait encore plus grand ; déjà les soldats faisaient mille rêves de conquête. Que ne peut-on avec un chef aussi brave ! Soundjata inspirait confiance aux sofas en leur donnant l'exemple, car le sofa aime voir le chef payer de sa personne. Djata était maintenant un homme : le temps avait marché depuis le départ de Niani, le destin devait s'accomplir maintenant. Sogolon savait que l'heure était venue ; elle avait fait sa tâche ; elle avait nourri le fils que le monde attendait elle savait que sa mission était accomplie maintenant, et, que celle de Djata allait commencer. Un jour elle dit à son fils:
— Ne te fais pas d'illusions, ton destin n'est pas ici, ton destin est au Manding ; le moment est arrivé ; moi j'ai fini ma tâche, c'est la tienne qui va commencer, mon fils, mais il faut savoir attendre, chaque chose en son temps.
Comme tous les maîtres du feu, Soumaoro Kanté était un grand sorcier ; la puissance de ses fétiches était terrible, c'était à cause de ces fétiches que tous les rois tremblaient devant lui, car il pouvait lancer la mort sur qui il voulait. Il avait fortifié Sosso avec une triple enceinte, au milieu de la ville s'élevait son palais qui dominait les paillotes des villages ; il s'était fait construire une immense tour de sept étages et il habitait au septième étage au milieu de ses fétiches, c'est pourquoi on l'appelait le « roi intouchable ». Soumaoro laissa retourner le reste do l'ambassade, mais il retint Balla Fasséké ; il menaça de détruire Niani si Dankaran Touman ne faisait pas sa soumission ; effrayé, le fils de Sassouma fit aussitôt sa soumission et même il envoya au roi de Sosso sa soeur Nana Triban.
Un jour que le roi était absent, Balla Fasséké arriva à s'introduire jusque dans la chambre la plus secrète du palais, là où Soumaoro abritait ses fétiches. Quand il eut poussé la porte, Balla fut cloué de stupeur devant ce qu'il vit : les murs de la chambre étaient tapissés de peau humaine; il y en avait une au milieu de la salle sur laquelle le roi s'asseyait ; autour d'une jarre, neuf têtes de morts formaient un cercle; lorsque Balla avait ouvert la porte, l'eau de la jarre s'était troublée et un serpent monstrueux avait levé la tête. Balla Fasséké, qui était aussi versé dans la sorcellerie récita des formules et tout dans la chambre se tint tranquille, et le fils de Doua continua son inspection : il vit au-dessus du lit, sur un perchoir, trois hiboux qui semblaient dormir ; au mur du fond étaient accrochées des armes aux formes bizarres : des sabres recourbés, des couteaux à triple tranchant. Il regarda attentivement les têtes de morts et reconnut les neuf rois tués par Soumaoro à droite de la porte il découvrit un grand balafon, grand comme jamais il n'en avait vu au Manding ; instinctivement il bondit et alla s'asseoir pour jouer du xylophone : le griot a toujours un faible pour la musique, car la musique est l'âme du griot. Il se mit à jouer. Jamais il n'avait entendu un balafon aussi harmonieux ; à peine effleuré par la baguette, le bois sonore laissait échapper des sons d'une douceur infinie ; c'étaient des notes claires, pures comme la poudre d'or ; sous la main habile de Balla l'instrument venait de trouver un maître. Il jouait de toute son âme ; toute la chambre fut émerveillée ; comme de satisfaction, les hiboux somnolents, les yeux mi-clos se mirent à remuer doucement la tête. Tout semblait prendre vie aux accents de cette musique magique : les neuf têtes de morts reprirent leur forme terrestre, elles battaient des paupières en écoutant le grave « air des Vautours » ; de la jarre le serpent, la tête posée sur le rebord, semblait écouter. Balla Fasséké était tout heureux de l'effet de sa musique sur les habitants extraordinaires de cette chambre macabre, mais il comprenait bien que ce balafon n'était point comme les autres, c'était celui d'un maître-sorcier. Le roi Soumaoro était seul à jouer de cet instrument : après chaque victoire, il venait chanter ses propres louanges ; jamais griot n'y avait touché. Toutes les oreilles n'étaient pas faites pour en entendre la musique. Soumaoro était en rapport constant avec ce xylophone ; aussi loin qu'il se trouvât il suffisait qu'on y touchât pour qu'il sût que quelqu'un s'était introduit dans sa chambre secrète. Cet air improvisé plut énormément à Soumaoro. Jamais il n'avait entendu de si belles paroles. Les rois sont des hommes : ce que le fer ne peut contre eux, la parole le fait. Les rois aussi sont sensibles à la flatterie : la colère de Soumaoro tomba, son coeur se remplit de joie, il écoutait attentivement cette musique suave :
Je te salue, ô toi qui portes des habits de peau humaine.
Je te salue, toi qui t'assieds sur la peau des rois.
Balla chantait et sa voix, qui était belle, faisait la joie du roi de Sosso.
— Qu'il est doux de s'entendre chanter par quelqu'un d'autre, dit le roi ; Balla Fasséké, tu ne retourneras plus jamais au Manding car tu es, à partir d'aujourd'hui, mon griot. Ainsi Balla Fasséké, que le roi Nare Maghan avait donné à son fils Soundjata, fut ravi à celui-ci par Dankaran Touman ; maintenant c'était le roi de Sosso, Soumaoro Kanté qui, à son tour, ravissait le précieux griot au fils de Sassouma Bérété. La guerre devenait ainsi inévitable entre Soundjata et Soumaoro.
Note
1. Djoulou Kara Naini est la déformation mandingue de Doul. Kara Naïn c'est le nom donné à Alexandre le Grand par les musulmans. Dans toutes les traditions du Manding on aime souvent comparer Soundjata à Alexandre. On dit qu'Alexandre fut l'avant-dernier conquérant du monde et Soundjata le septième et dernier conquérant.
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